Extrait du "Tableau de Paris" de Sébastien Mercier
CHAPITRE 579
Lorgnettes.
Il y a des grimaces de mode. De là les lorgnettes encadrées dans le chapeau, dans l'éventail, et qu'on braque à tout propos. D'excellens yeux dissimulent leur perfection pour user d'un instrument inutile, et qui n'annonce le plus souvent que l'affectation. N'en est-ce pas une que celle qui met dans la main de la beauté ce verre qui intercepte le rayon du miroir de l'âme, du foyer de l'amour, et qui lui enleve ce trait si délicat, si tendre, que l'art et le caprice gâtent et défigurent ? Que devient l'expression de cet organe éloquent, lorsqu'on ne peut l'appercevoir qu'à travers un crystal qui le fatigue ? Que l'homme du jour craigne de montrer son âme toute entiere ; que, sachant qu'elle se refugie dans les regards, il en voile le mouvement expressif ; que cette formule, favorisant son orgueil, le dispense de saluer, l'enlève aux rites officieux d'une politesse fatigante : je vois qu'il veut passer au milieu de la foule sans y reconnoître personne. Mais pourquoi cette affectation perpétuelle dans nos promenades et nos spectacles ? Est-ce parce que nos fats modernes ont entendu dire que les vues miopes appartiennent aux gens doués d' un entendement fin ? Tandis que la lorgnette est dans la main de la hauteur et du dédain, la coquetterie donne aux yeux de nos jolies femmes des mouvemens presque convulsifs, qui déparent les plus beaux visages. Ici, c'est une prunelle vive et active qui fait ouvertement la guerre ; mais l'envie de blesser les coeurs est trop fortement caractérisée, et elle n'en atteint aucun. Là, c'est un regard languissant et étudié, qui se porte avec nonchalance à gauche et à droite; elle croit se donner ainsi l'air du sentiment, et l'on ne montre que le mensonge dans cet organe de la pensée. On apperçoit dans la même loge les deux extrêmes, l'air distrait et l'air agaçant, qui ont le même but. Je ne parle point de l'effronterie immobile de certains regards qui appartiennent à des femmes aguerries ; je parle de cette affectation de promener incessamment ses yeux, comme si la curiosité étoit toujours dans le même degré d'activité, et de détruire, par une pétulance bizarre ou une langueur mensongere, cette expression naturelle que l'ame donne. La manie de lorgner fait grand tort à de très-beaux yeux ; et les femmes, quelle que soit la foiblesse de leur vue, devroient plutôt renoncer à voir l'objet lointain, que de défigurer ainsi le trait du regard pour ceux qui les environnent. |
éventail cocarde lorgnette vers 1800/1805 |
pour en savoir plus : http://gallica.bnf.fr/scripts/ConsultationTout.exe?O=89045&T=2